Les oiseaux du Québec en déclin, vraiment?

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Dans les médias, traditionnels et moins traditionnels, on martèle que les oiseaux sont en situation précaire. Voilà une généralisation simpliste, voire trompeuse. Car si l’on prend juste quelques minutes pour explorer la dernière édition de l’État des oiseaux du Canada, on constate un message plus nuancé. En effet, certaines espèces ont subi un déclin préoccupant dans les dernières décennies, notamment les insectivores aériens et de nombreuses espèces de bécasseaux. À l’opposé, les oiseaux de proie et la sauvagine se portent très bien.

Qu’en est-il au Québec? Si on en juge par la deuxième édition de l’Atlas des oiseaux nicheurs du Québec, on doit tirer des conclusions très semblables à celles de l’État des oiseaux du Canada. Des perdants et des gagnants. Est-ce que l’on peut faire un constat similaire en se basant sur vos données eBird pour le Québec?

J’ai un faible pour la modélisation statistique, ce qui m’a amené à explorer cette question de plus près, en soulevant le capot d’eBird Québec + ÉPOQ. Ensemble, ces précieuses bases de données totalisent près de 25 millions de mentions d’oiseaux pour la province. Je vous donne le constat sans attendre: depuis 1968, on aurait 165 espèces en hausse et 116 en déclin*:

On est donc loin de la situation catastrophique qu’on nous présente pourtant à répétition – si les tendances étaient purement aléatoires, 50% des espèces seraient en hausse et 50% en déclin! Alors la prochaine fois que vos amis vous serviront un discours inutilement alarmiste, mettez un peu de soleil dans leur vie. Et non, ce résultat n’est pas un artefact dû au nombre croissant d’observateurs etc – voir la note technique à la fin de ce texte.

Les 10 espèces dont les observations ont décliné le plus depuis 1968 sont en ordre: Pie-grièche migratrice (record de déclin), Bécasseau semipalmé, Vacher à tête brune, Hirondelle de rivage, Fuligule à dos blanc, Hirondelle noire, Sarcelle à ailes bleues, Sturnelle des prés, Harelde kakawi et Maubèche des champs. Certaines surprises n’est-ce pas? Les 10 espèces dont les observations ont augmenté vous surprendront probablement moins: Dindon sauvage (le record), Cygne trompette, Grande Aigrette, Cardinal rouge, Pygargue à tête blanche, Grue du Canada, Urubu à tête rouge, Mésange bicolore, Tourterelle triste et Goéland brun. Je ne compte pas la Grive de Bicknell, la Bernache de Hutchins et d’autres espèces qui sont « apparues » taxonomiquement depuis 1968.  La concordance entre les résultats provenant d’eBird avec ceux provenant d’autres sources comme le Breeding Bird survey est remarquable et me convainc qu’eBird est voué à un bel avenir… et que les gestionnaires du Breeding Bird Survey auraient intérêt à mettre à jour leur CV, au cas où…

Tout cela est bien beau, mais pourquoi commencer à 1968 me direz-vous? Excellente question! En gros, parce qu’auparavant, les données sont trop éparses. De plus, je voulais offrir la perspective la plus large possible. Mais si on avait toutes les données depuis, disons, 100 ans, que ferait-on? Après tout, la science ornithologique ne nous prescrit pas une date de départ, ce qui rend le choix d’une telle date essentiellement arbitraire. Le problème avec cela, c’est que le choix d’une date de départ influencera la tendance calculée! Prenez le cas de la Buse à queue rousse:

La totalité des données nous indique une légère hausse nette. Mais si on partait de 1988, on noterait aucune tendance nette. Partir de 1995 ou 1999 serait une méthode efficace pour fabriquer un déclin précipité. Même dans le cas d’espèces comme le Goglu des Prés, dont le déclin s’est maintenu sans interruption depuis 1968, on doit se demander si cela pourrait être une phase s’inscrivant dans une dynamique ou un cycle s’étalant sur des décennies. Alors on choisit quelle date? Votre suggestion serait aussi bonne que la mienne!

Ces bémols ne justifient pas l’insouciance – il est légitime de se soucier des déboires de nos grands perdants, comme l’hirondelle de rivage, et de mettre de l’avant des solutions créatives pour les conserver. Il n’en demeure pas moins que le choix d’une référence passée est très souvent déterminant, en ornithologie comme dans d’autres disciplines. Prenez la surveillance des glaces de l’Arctique: avant 1979 il n’y avait pas de mesures par satellite, donc quand on dit qu’on a atteint un dégel « sans précédent », on veut dire en réalité « depuis 1979 ». Si on pouvait remonter des siècles, on aurait probablement une perception fort différente de l’évolution des glaces de l’Arctique. Si ce post réussit à éveiller votre sens critique la prochaine fois que vous lisez des déclarations sur le déclin ou la hausse de ceci ou cela, il n’aura pas été en vain.

* Pour les experts, j’ai obtenu ces résultats en appliquant des modèles linéaires généralisés sur les totaux annuels depuis 1968, n’incluant que les listes eBird complètes (ou ÉPOQ avec au moins 5 espèces). Je n’ai inclus par ailleurs que les mois d’hiver ou les mois d’été pour les espèces hivernantes et estivales respectivement, et tous les mois pour le reste des espèces. Dans le cas des espèces rares (moins de 1% des listes complètes) j’ai utilisé une régression logistique des proportions de carrés géographiques de 0,1° où l’espèce fut notée, évitant ainsi le problème des nombreux doublons causés par des observateurs attirés par ces oiseaux. Vu la mixité des méthodes, j’ai exprimé les tendances annuelles en coefficients linéaires sur une échelle log pour les espèces communes et logit pour les espèces rares.

ADDENDUM 20 septembre 2019

Pour alimenter la discussion sur le dernier épisode de la série « les oiseaux déclinent », cette fameuse publication de la revue Science dont tout le monde parle et que personne ne lit, voici un état de la situation au Québec. Une compilation du total d’oiseaux observés, toutes espèces confondues, par heure. Discutez.

André Desrochers
Professeur d’écologie animale, de conservation et de biostatistique, Université Laval
Vice-président du regroupement QuébecOiseaux

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