Fous et compagnie

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Certaines années, les Fous de Bassan s’aventurent en grands nombres dans l’estuaire du Saint-Laurent. J’ai demandé à eBird de m’en dire plus à ce sujet , et il ne m’a pas déçu.

Comme plusieurs oiseaux marins, les fous se déplacent aisément sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, dans une journée. Il y a une dizaine d’années, on a observé que les Fous de Bassan qui résident à l’Île Bonaventure s’éloignent régulièrement à plus de 140 km de leur nid pour s’alimenter, des boucles d’une longueur moyenne de 452 km! [1]. Pas surprenant donc qu’on observe le Fou de Bassan un peu partout dans l’estuaire du Saint-Laurent durant la période de nourrissage des jeunes (approx. de la mi-juillet à la mi-août). Les observations estivales de cette espèce se concentrent néanmoins près des colonies, là ou les observateurs sont nombreux, comme on peut le voir sur la carte présentant un indice de densité des observations :

La réalité du Fou de Bassan est beaucoup moins statique que ne le suggère cette carte. En effet, si on calcule la longitude moyenne des petits groupes de fous (< 100) observés par les eBirders durant la période d’élevage des jeunes, on constate deux phénomènes intrigants depuis 1970, tel qu’illustré ci-dessous.  Si vous suivez le trait rouge du haut vers le bas, vous constaterez que le Fou de Bassan se retrouve de plus en vers l’ouest dans l’estuaire, depuis 50 ans. Au début des années 1970, les fous étaient observés plutôt à l’est de l’île Bonaventure (trait pointillé vertical), mais maintenant on observe de tels groupes bien à l’ouest de la Gaspésie. Vous constaterez aussi que les fluctuations sont énormes. En fait, la modélisation (ligne bleue) suggère un faible cycle de 9 ans[2].

Ces oiseaux s’alimentent de petits poissons au large, notamment du capelan et parfois aussi du maquereau et d’autres espèces. Ces poissons ne se répartissent pas aux mêmes endroits chaque année, et leur abondance change aussi. Est-ce que le Fous de Bassan réagit à des fluctuations régionales dans l’abondance des poissons? Je ne dispose pas de données précises sur la répartition des poissons, mais il est possible d’aborder la question en comparant les Fous de Bassan avec d’autres espèces d’oiseaux marins qui fréquentent l’estuaire. En effet, on devrait s’attendre à ce que les espèces ayant un régime alimentaire similaire aient des patrons de déplacement similaires. C’est difficile de définir avec précision le régime alimentaire des oiseaux marins. On sait tout de même que certaines espèces, comme les goélands, sont généralistes tandis que d’autres comme les alcidés (pingouins, etc.) ont un régime étroitement relié aux poissons. On devrait donc s’attendre à ce que les goélands de l’estuaire se démarquent des oiseaux plus strictement piscivores, en termes de leurs déplacements régionaux. On peut présenter la similarité entre les espèces sous forme de dendrogramme, regroupant les espèces similaires dans les mêmes « rameaux ». Si on examine les déplacements d’est en ouest au fil des années, voici ce qu’on obtient:

Il y a beaucoup d’ « action » dans ce diagramme! En partant de gauche, on constate un premier clivage important, distinguant un groupe de 8 espèces et un autre, de 5 espèces. Selon cette analyse, les déplacements Est-Ouest des Fous de Bassan seraient similaires à ceux des alcidés et des sternes, entre autres. Les goélands, comme on le soupçonnait, se retrouvent isolés dans l’autre groupe principal. Les va-et-vient des Fous de Bassan ressembleraient étroitement à ceux de la Sterne pierregarin et dans une moindre mesure, de la Mouette tridactyle. J’avoue que cette approche est indirecte pour répondre à une question sur les relations prédateur-proie dans le temps et l’espace, mais tout de même elle offre des pistes intéressantes pour les scientifiques du monde marin. Ma formation étant plutôt axée sur les oiseaux forestiers, je me sens ici un peu loin de ma zone de confort, et j’aimerais bien avoir l’avis des spécialistes des oiseaux de mer sur tout  cela.

Quoiqu’il en soit, eBird nous confirme que le Fou de Bassan, comme d’autres oiseaux piscivores de l’Estuaire, s’aventure de plus en plus vers l’Ouest. Si le trait bleu du graphique dit vrai, on devrait néanmoins s’attendre à un retrait vers l’est de l’espèce dans les prochains 4-5 ans. On verra!

À la prochaine, et ne vous gênez pas de partager et de commenter sur vos médias sociaux préférés!

André Desrochers

[1] Garthe S, Montevecchi WA, Chapdelaine G, Rail J-F, Hedd A, 2007. Contrasting foraging tactics by northern gannets (Sula bassana) breeding in different oceanographic domains with different prey fields. Marine Biology 151:687-694.
[2] Régression harmonique, amplitude 0.76 degrés, p = 0.03

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